Les chasers sans le sexe

/!!!!!!\ ce billet n’a pas vocation à être une take politique mais se réfère à mon propre vécu. Il est donc basé sur le vécu d’un homme trans. La réalité des femmes trans est sans aucun doute bien différente pour diverses raisons sociologiques, donc étendre cette lecture à leur expérience serait inutile voire stupide.

Merci à Karl pour sa relecture et ses super commentaires constructifs !

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Ces derniers jours, j’ai feuilleté deux travaux de recherche sur le statut des personnes cis dans l’intimité qu’elles entretiennent avec les personnes trans1. Cringe. Les deux auteurs, en s’inscrivant dans une lecture erronée de la “matrice hétérosexuelle” de Butler ainsi que dans la tradition Queer de subversion des sexualités par l’inclusion des trans, décrivaient tous les deux les modalités d’un désir orienté vers ces derniers. Le premier, en commentant les logiques de justification de l’attirance pour leur partenaire trans par des femmes cis et le second, en décrivant les “négociations” en jeu au sein de l’intimité trans/cis; impliquaient chacun l’existence d’une altérité spécifiquement liée à la transidentité au sein du couple. Cette altérité posait alors plusieurs problèmes : comment justifier le fait de désirer une personne trans dans une société cissexiste sans tomber dans une logique de fétichisation de la transidentité de son partenaire; et comment définir ce fétichisme? 
Ces lectures m’ont mis mal à l’aise : la lecture Queer de l’existence trans, celle qui nous fait réinventer chacune de nos activités dans les sphères publique et privée, nous distingue immuablement des cissexuels et nous renvoie à notre différence qu’il s’agirait de cultiver. Ce cadre analytique pour penser la transidentité s’inscrit dans un contexte académique cissexiste, mais surtout médiocre, ayant délaissé toute considération empirique dans son traitement de la transidentité à des fins d’instrumentalisation. Lorsque de mes rapports avec d’autres homosexuels, je n’ai rien réinventé : mon premier copain gay m’a appris la sociabilité homosexuelle — le respect et la réciprocité— de la même façon qu’il a pu l’apprendre de ses pairs; et je la transmettrai également. Pourtant, encore une fois, ma transidentité a pris le pas : non seulement je n’étais pas encore véritablement homosexuel, puisque je n’en connaissais pas les codes; mais je n’étais pas non plus véritablement un homme. Cet apprentissage induisait un rapport d’ascendance qui devenait parfois insupportable. Dans ce cadre, il ne s’agissait pas d’une négociation de la sexualité de mon partenaire ou bien de la subversion de celle-ci, mais d’une dynamique de force induite par ma transidentité. En fait, ma transidentité avait la possibilité de ne devenir qu’une caractéristique individuelle parmi tant d’autres : en toute logique, chaque relation amoureuse et/ou sexuelle est différente et nos désirs se co-construisent avec nos partenaires. Du moins, c’est ce que je souhaite.

Je me demande régulièrement si je ne chéris pas cette première relation afin de rassurer mes propres insécurités. Ce partenaire n’était pas particulièrement transfriendly; je l’ai mis devant le fait accompli quelques temps après notre rencontre et, puisque cela se passait bien entre nous, il a décidé de ne pas s’attarder sur la question. En fait, il ne problématisait pas réellement mon statut. Parfois, à demi-mot, j’ai pourtant l’impression de participer à la négation de mes propres désirs pour me conformer aux attentes de mes partenaires, quitte à retrouver les dynamiques hétérosexuelles que j’investissais avant ma transition. Il y a ceux qui fétichisent le corps trans et qui essentialisent les pratiques sexuelles, projetant alors sur moi les attentes qu’ils auraient envers une femme ; on les voit arriver de loin et cela nous fait bien rire lorsque l’on a appris à s’en méfier. Mais il y a également ceux auprès desquels je me sens obligé de réaliser l’entièreté du care propre à la relation et qui, pour des raisons développées plus bas, font de ma transidentité un compromis de ma masculinité car cela les arrange ; puis ceux qui me traitent comme un homme en devenir qu’il s’agit de modeler selon leur souhait, que je le veuille ou non. Ces dynamiques ne sont pas propres à la transition et se mettent certainement en place au regard d’autres caractéristiques dans les relations entre deux personnes cissexuelles ; cependant, je pense que le cissexisme nous dépossède plus aisément de notre individualité comme j’aimerais le décrire.

Ces deux autres situations décrites s’établissent de façon plus discrète et souvent, j’ai l’impression de m’y empêtrer moi même en doutant de ma capacité à être traité comme un homme et en me confortant ainsi aux attentes des autres — ou à celles que je crois les leurs. Pourtant, lorsque je verbalise mon malaise, cela n’a pas grand impact, et j’en viens souvent aux questionnements précédents : ne me voilerais-je pas la face par refus de constater les conséquences réelles de ma transidentité ? Encore pire : et si les Queers avaient raison ? Je me pose des questions à propos des cissexuels qui fréquentent — trop — d’hommes trans dans les sphères intimes et amicales de leur vie sociale et qui favorisent leur présence à celles des hommes cis, bien souvent involontairement. Je le prends d’autant plus mal lorsqu’il s’agit des relations romantiques : qu’ai-je en commun avec les autres hommes trans et les femmes, à l’exception de mon appartenance antérieure à la classe des femmes — à noter cependant que les personnes favorisant les hommes trans par rapport aux hommes cis sont généralement transmisogynes — ?Quelles attentes ces personnes projettent-elles sur moi, volontairement ou non, et comment cela peut-il impacter nos relations? Finalement, je questionne ma colère : est-ce que je n’extrapole pas les propres désirs de ces personnes, dont la compréhension, par essence, se doit de m’échapper ?

Un paradoxe de l’article d’Avery Brooks Thompkins est la distorsion entre la qualité de ses données et la médiocrité de ses conclusions. En se basant sur une analyse textuelle de vidéos youtube de femmes en couple avec des hommes trans, l’auteur met à disposition plusieurs extraits au sein desquels ces dernières justifient de leur attirance, ou non, pour leur partenaire trans. En rendant ces réflexions publiques, ces vidéastes problématisent ainsi leur rapport à la transidentité de leur partenaire. L’une d’entre elle, plus spécifiquement, permet de pousser plus loin la définition usuelle du chaser, et ainsi du fétichisme, en remettant en cause la dichotomie sexualité (là où se trouvent les chasers) / amitié (là où il n’y a rien à fétichiser, car nous savons bien que les régularités décrites dans les sociabilités individuelles ne sont pas des faits sociologiques) en se référant au concept d’intimacy. L’intimité, décrit-elle, lui est plus aisée avec son partenaire trans puisque celui-ci était plus à même d’être empathique. La vidéaste arrive alors à une conclusion qui nous fera frémir : elle ne fréquente que des femmes et des hommes trans car elle se sent plus proches de ces deux groupes de par des caractéristiques selon elle communes, qui lui permettent un lien social plus fort et plus authentique. En nous assignant une vulnérabilité propre à notre transition, elle essentialise notre assignation de naissance, ayant pour conséquence de nous saisir par le biais d’un prisme faisant de nous un groupe social homogène; une pratique toute aussi fétichisante que celle des chasers sur le plan uniquement sexuel et faisant écho aux deux autres situations précédemment décrites. Cela me renvoie à mes propres insécurités : suis-je condamné à n’être perçu qu’à travers mon seul statut trans, tant par mes amants que par certains et certaines de mes amies qui auraient involontairement construit leurs réseaux de sociabilité au travers de leurs biais cissexistes ?
Cette peur est également nourrie par les modifications récentes de mes propres relations personnelles. Ces derniers temps, j’ai découvert les joies de la non mixité en m’engageant dans des espaces trans physiques ainsi qu’en fréquentant plus de personnes trans. Le bonheur de ces moments m’a cependant confronté à ma différence : j’ai pensé que la facilité avec laquelle j’interagissais avec mes pairs avait pour conséquence directe de souligner une nature qui nous serait immuablement propre, nous différenciant des cissexuels tant sur le plan politique qu’émotionnel. Ainsi, je ne suis pas parvenu à marquer la différence entre l’individualité des personnes trans et les conséquences morales que nous tirons de notre statut, nous amenant à nous retrouver dans des cercles de sociabilités qui dépassent bien souvent l’entre soi militant pour donner lieu à des amitiés. Or, cette démarcation est indispensable. Pourtant, si elle n’existe pas, ai-je pensé, alors je ne peux pas en vouloir aux chasers puisque ma propre expérience leur donne raison.

Deux éléments de réponse. Premièrement, pour apporter une réponse efficace à la question de notre homogénéité — ou de façon plus ironique, suis-je un monstre destiné à n’être perçu que comme tel? —, de telles pratiques de sociabilité favorisant les hommes trans à défaut des hommes cis homogénéisent les hommes trans autour de leur expérience commune de la transition. Celle-ci, ainsi que leur assignation de naissance, sont supposées modeler notre caractère sur le long terme. Cependant, il est évident que la transition nous affecte tous différemment et selon une temporalité diversifiée : est-on le même à la sortie du placard qu’après trois ou dix ans de THS et de vie sociale en étant stealth; les hommes trans gays problématisent-ils leur vécu de la même façon que les hommes trans hétérosexuels; un homme trans isolé partagera-t’il les mêmes opinions politiques que ceux engagés dans des associations ou dans des réseaux de soutien intra-communautaire ? A la différence des femmes trans, qui subissent un contrôle social propre à leur statut de femme, donc coercitif, les hommes trans connaissent, comme tous les hommes, des trajectoires diverses propres à différents facteurs : racisme, homophobie, validisme… mais également réseaux inter-personnels et militants et politisation. En d’autres termes, nous ne sommes pas un groupe homogène de poupons à la masculinité plus douce que celles des hommes cis. Ceci n’est pas un appel à la légitimation de nos pairs masculinistes, mais un simple constat sur nos rangs : les hommes trans ne sont pas, en tant que groupe social délimité, une porte de sortie de l’hétérosexualité ou de meilleurs amis que les hommes cis.
De la même façon, et il est à nouveau nécessaire de souligner l’asymétrie entre les parcours des femmes et hommes trans, il est également indispensable de mentionner la complexité de nos transitions comme le fait ce blog. Du fait du contrôle social amoindri pesant sur les hommes, notre adhésion à la classe des hommes et notre capacité à bénéficier de notre nouveau statut dépend de différents facteurs et de nos trajectoires personnelles passées : lorsque notre statut est dévoilé, la transphobie pousse ainsi certains et certaines à nous ré-assigner à la classe des femmes. Lorsque nous sommes stealth et homosexuels, l’homosexualité nous permet de conserver un lien de proximité avec les femmes. Face au corps médical ou lorsque nos papiers n’ont pas encore été modifiés, nous sommes à nouveau trans, et ce n’est pas parfois pas très enthousiasmant. Dans ce cadre, penser les hommes trans indépendamment de leur parcours de transition et de leur individualité représente une forme alternative d’essentialisation puisque cela projette sur nous des attentes généralement infondées en nous confondant avec nos pairs cissexuels : de façon peu surprenante, sortir du placard sur twitter et être à deux mois sous THS est rarement suffisant pour parcourir l’espace public impunément. A nouveau, il ne s’agit pas de dépeindre les hommes trans comme un groupe homogène constitué d’adolescents en pleine seconde puberté, mais de souligner la transphobie inhérente à des discours essentialisant notre masculinité comme un fait donné dès les premières démarches de transition et nous interdisant ainsi d’être vulnérable du fait de notre transidentité. Si cette modalité d’essentialisation est similaire à celle développée par les Queers dans le sens où elle repose sur une transphobie crasse et la volonté de ne pas se saisir correctement de nos vécus, elle est cependant moins fréquente.

Je ne pense pas que les cissexuels peuplant les espaces LGBTI et féministes et s’entourant de d’hommes trans plutôt que d’hommes cis, malgré notre défaut statistique, fassent le choix conscient de nous fétichiser en essentialisant les caractéristiques qu’ils et elles rattachent à notre transidentité. Dans ce sens, il est important de mentionner les caractéristiques qui leur sont propres. L’altérité trans construite par les femmes et les hommes, en nous rattachant à notre assignation de naissance par leur obsession sur nos transitions, diverge en effet : tandis que les hommes — généralement hétérosexuels — nous agressent sexuellement, les femmes tentent de se protéger en construisant leur sociabilité autour d’individus qui partagent selon elles des conditions similaires aux leurs — les femmes, et les hommes trans. Bien qu’il s’agisse de dynamiques différentes que celles du sexisme, il est également possible d’émettre l’hypothèse que l’expérience de l’oppression produit des mécanismes de solidarité entre les groupes opprimés et, dans ce cas, entre les individus constituant ces groupes et cela de façon consciente ou non.
Alors, ai-je le droit d’être en colère d’être fétichisé ? Je comprends les attentes involontaires des personnes qui pensent notre masculinité comme le compromis d’une masculinité hégémonique qui nous échapperait, la rendant plus acceptable ; mais en plus d’être fondée sur des conceptions erronées de la matérialité de nos transitions, cette pratique s’inscrit dans le cissexisme car elles n’en tirent aucun bénéfice autre que l’alimentation de leurs biais cissexistes. Pour revenir sur la différence entre les attentes que les cissexuels projettent sur nous du fait de notre transidentité et les conséquences effectives de notre statut trans, qui nous amènent à créer des liens de sociabilité intra-communautaires ; je pense que la réponse est particulièrement bien développée par Rachel Anne Williams dans son article sur le T4T. Favoriser les relations entre personnes trans dans les sphères économiques, amicales et amoureuses, n’est pas synonyme de la conséquence d’un échec d’intégration parmi les cissexuels et d’une monstruosité qui nous serait immuablement propre, mais bien la volonté d’affirmer qu’il est possible de créer et de valoriser nos expériences dont la définition de la valeur n’appartient qu’à nous mêmes. Cet état des faits est bien différent de la construction d’une altérité trans, conforme au cissexisme, puisqu’il s’agit non pas de nous penser en dehors du rapports de sexe mais plutôt de problématiser la domination que nous subissons afin de s’extraire au moins momentanément de celle-ci. Si le cissexisme découle du sexisme, la libération collective des personnes trans est annexe à la lutte féministe mais ne peut s’y substituer puisque les modalités de notre domination sont différentes de celle des femmes. Ainsi, les relations T4T que nous investissons ne sont pas les conséquences d’une homogénéité inhérente à notre statut trans, nous prédisposant à divers traits de caractères, mais bien un choix politique lié à une situation matérielle commune. Ce choix politique, cependant, n’est pas accessible aux personnes cis. Celles-ci ne trouveront jamais de bénéfices à nous préférer aux homme cis autres que l’alimentation de leurs biais cissexistes puisqu’elles ne partagent pas l’expérience de la transition qui donne sens aux rapports T4T.

Lorsque les cissexuels présentent nos transitions comme un accomplissement courageux, lorsqu’ils s’enthousiasment collectivement à propos de la mammectomie d’Eliott Page, des actions pourtant bienveillantes; l’approbation qu’ils produisent replace la finalité de nos transitions sous leur joug et conditionne l’esthétique de notre passing ou de nos chirurgie à leur validation. Lorsqu’ils nous préfèrent aux cis en faisant de notre transidentité le terrain de personnalités spécifiques, ils nous homogénéisent en essentialisant les caractéristiques qui nous sont pourtant propres car ils n’accèderont jamais aux bénéfices que nous tirons du T4T. En projetant leurs propres angoisses sur nous, ils confortent, à nouveau, le cissexisme. Enfin, en nous refusant notre individualité et notre vulnérabilité en nous pensant indépendamment de nos transitions, ils illustrent leur ignorance et leur choix conscient de ne pas saisir les modalités de la domination que nous subissons. Je ne pense pas que cet état des lieux soit fataliste : dans mon cas personnel, mon entourage cis, amical ou amoureux par le passé, n’a bien souvent pas reproduit ce que j’ai pu décrire plus tôt et m’a considéré comme un individu dont la transidentité explique une expérience particulière de la vie quotidienne — éviter les contrôles d’identité, ne pas aime la plage et prendre en photo les camions sur l’autoroute — plutôt que comme individu dont le caractère entier serait structuré par une altérité propre à la transition entre deux classes de sexe. De façon peu surprenante, ces amis et amies sont généralement des personnes cissexuelles éloignées des milieux Queers. Pourtant belles et bien capables de comprendre les enjeux du cissexisme, celles-ci ne voient pas en moi un outil pour régler leurs propres problèmes. Il n’y a pas réellement de conclusion à ce texte; je suis simplement fatigué de l’usage de mon expérience fait par les cissexuels dans le cadre privé — amical, ou amoureux. Problématiser chacune de mes relations au regard de ma transidentité, à priori ou à posteriori de celles-ci afin d’expliquer l’amertume dans laquelle elles me laissent, me lasse. En transitionnant, j’ai perdu une amie et suis resté stupéfait par le ridicule de certains chasers — ainsi qu’honteux face à la naïveté avec laquelle je m’étais livré à eux. Pour être pris au sérieux, je dois m’endurcir, mais j’aimerai qu’on me laisse être vulnérable.

(1) Tompkins, A. B. (2014). « There’s No Chasing Involved » : Cis/Trans Relationships, « Tranny Chasers », and the Future of a Sex-Positive Trans Politics. Journal of Homosexuality, 61(5), pp. 766-780.

Sanger, T. (2010). Trans People’s Partnerships. Towards and Ethics of Intimacy. Londres : Palgrave MacMillan.

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