L’expérience intime de l’homosexualité par les hommes trans : des homosexuels comme les autres ?

Merci à toutes les personnes qui ont bien voulu relire ce texte tard dans la nuit pour me donner leur avis!!! Et notamment au bg Lucien S. pour les critiques théoriques!

Introduction

       L’inclusion des hommes trans dans les espaces gays pose de nombreux problèmes pour les ignorants des implications concrètes d’une transition, du rejet total de notre présence jusqu’aux tâtonnements philosophiques (notez l’ironie) quant à la transphobie ou non des “préférences génitales”. Une réponse concise et claire souvent apportée pour légitimer la place des hommes trans homosexuels dans les espaces gays est la réponse matérialiste fondée sur les conditions d’existence des individus. Dans ce paradigme, notamment repris par les théoriciennes féministes telles que Monique Wittig et Christine Delphy ainsi que par les théoricien-ne-s trans’ concernant le sujet qui nous intéresse ici, l’identité est le produit d’un rapport social (la classe, le sexe…) qui définit alors la façon dont la société nous traite et, ainsi, qui nous sommes, car nous n’existons qu’à travers les rapports sociaux (Jenkins, 2008). Selon cette approche, les hommes trans homosexuels sont homosexuels puisqu’ils sont perçus comme des hommes relationnant avec d’autres hommes, ce qui correspond à la définition sociale de l’homosexualité qui est, concrètement, de relationner avec des personnes faisant partie de la même classe sociale de sexe que soi. Cet article reprend les bases théoriques de l’application du matérialisme à la transidentité ainsi que la matérialité de la transition, c’est à dire pourquoi les personnes trans sont intégrées à la classe sociale de sexe vers laquelle elles transitionnent et ne demeurent pas éternellement des révolutions sur pattes. 

          L’explication fondée sur la catégorisation externe de la société a le mérite de demeurer un argument d’autorité dans l’identification d’intérêts communs chez les hommes homosexuels, cis ou trans : la lutte contre l’homophobie du fait du traitement infligé par la société. Cependant, il faut reconnaître qu’elle ne suffit pas à justifier la similarité de l’expérience intime de l’homosexualité entre ces deux catégories. Chez les hommes trans, l’impression d’être une thérapie de conversion sur pattes ou une imposture. Chez les hommes cis, une gêne qu’il est impossible de ne pas comprendre : le vécu homosexuel est un vécu opprimé, et l’ignorance de la réalité de nos transitions créé à juste titre une méfiance quant à notre appropriation de ce vécu. Ce texte a pour but de démontrer que les homosexuels, cis et trans, partagent une expérience sociale et corporelle similaire de l’homosexualité, ce fait étant également conforté par l’expérience de la transphobie chez les hommes trans. Il s’adresse aux hommes trans homosexuels en espérant les aider à rationaliser leur vécu, mais surtout au hommes cis afin de rassurer ces derniers quant à notre intégration dans leurs espaces. Afin d’éviter les redondances, ce texte sous-entendra l’adjectif “homosexuel” après les expressions hommes cis et hommes trans.

1. Pour une approche sociologique de l’homosexualité et de l’homophobie : dégager un vécu commun

La sexualité : un objet construit

     Ce texte prend le parti pris d’un ancrage sociologique. Il s’agit de refuser l’essentialisme et de penser la sexualité comme un objet social à part entière. Aujourd’hui, les scientifiques n’ont pas trouvé de “gêne homosexuel”. Tant mieux : il n’est pas question de rendre notre existence “acceptable” simplement parce que certains pingouins sont homosexuels ou, au contraire, de promouvoir la création de soins destinés à guérir l’homosexualité. Penser l’homosexualité comme un objet social permet en outre de dégager ou non une “identité homosexuelle”, c’est à dire un contenu social de l’homosexualité. Celui-ci saisit les points communs des vécus de tous les hommes homosexuels, ce qui nous intéresse ici puisqu’il s’agit de comparer l’expérience des hommes trans et des hommes cis.
Dire que la sexualité est un objet construit signifie que le désir l’est tout autant. S’il est impossible de nier certains mécanismes chimiques, il est cependant évident que ceux-ci sont activés par une expérience cognitive, le désir, qui est tout à fait construite. Si le sexe est lui même une construction sociale ne trouvant pas son essence dans une biologie immuable, alors comment l’orientation sexuelle pourrait-elle l’être? Les objets du désir et la signification des pratiques sexuelles n’ont pas la même significations entre les sociétés ainsi qu’entre les époques. Flaubert, tout comme ses camarades du XIXe, était obsédé par les pieds du fait du symbole érotique que ceux-ci, ainsi que les mollets, représentaient. Le pied a-t’il pour autant conservé sa valeur érotique ? D’une façon moins ironique, cette réflexion sur la sexualité a été développée par Foucault.
Penser que la sexualité est un objet construit ne signifie en effet pas qu’elle est le produit d’un choix conscient, bien que cela puisse arriver, mais plutôt qu’elle est acquise à l’insu des individus. Sans tomber dans les discours homophobes décrivant l’homosexualité comme le produit d’évènements malheureux ayant eu lieu durant l’enfance, cela signifie simplement que le désir hétérosexuel n’est pas une fatalité biologique mais bien les conséquences d’une exposition à des normes hétérosexuelles véhiculées jusqu’aux recoins les plus intimes de notre vie.

Expliquer l’homophobie par les rapports sociaux de sexe

       Si la sexualité est un objet construit, alors elle est un objet de pouvoir. L’homophobie n’est donc pas un mécanisme chimique ou bien le résultat de le bêtise simple mais bien un processus de marginalisation des homosexuels dans le but d’asseoir l’hétérosexualité et, ainsi, la domination des hommes sur les femmes comme il sera développé plus bas. Penser l’homophobie de cette façon est nécessaire pour comprendre la façon dont elle est vécue de manière similaire par les hommes cis et trans malgré leurs différences. Dans son travail de recherche, Christine Delphy applique la matérialisme dialectique aux rapports femmes-hommes et conclut qu’il n’existe pas de femmes et d’hommes par essence mais que ces catégories de sexe sont construites par le rapport qui les unit, à savoir le rapport d’exploitation par l’homme de la femme dans le mariage (1998, 2007). Monique Wittig décrit alors l’hétérosexualité non pas comme une simple orientation sexuelle mais comme un régime politique servant l’exploitation des femmes par les hommes (1992) puisque normalisant le mariage hétérosexuel. Dans ce cadre les femmes lesbiennes, en quittant l’hétérosexualité, ne sont plus définies par leur relation avec les hommes. Or, c’est la relation d’exploitation qui créé les classes sociales de sexe et donc les femmes et les hommes : elles ne sont donc plus des femmes puisqu’elles échappent, dans le cercle privé du moins, à ce rapport social. C’est dans ce cadre théorique qu’il est alors possible de penser l’homosexualité et notamment l’homophobie. Le discours produisant la sexualité valorise donc l’hétérosexualité tandis qu’il condamne l’homosexualité puisque la sortie de l’hétérosexualité est déviante du fait de la sortie des classes sociales qu’elle produit (Wittig, 1992). Concrètement, les hommes homosexuels sont déclassés de la masculinité dite “hégémonique” puisqu’ils ne sont plus définis en relation avec les femmes (Connell, 1995). Ce déclassement social est violent car puni par les hommes hétérosexuels qui protègent leur position sociale (Sohn, 2009). Cette féminité est notamment liée aux pratiques sexuelles homosexuelles produites par l’imaginaire collectif, à savoir le sexe anal. S’il est certain que tous les hommes homosexuels ne le pratiquent pas, il est fréquemment associé à l’homosexualité à la fois par les militants gays et les hétérosexuels. M.Mazur traite ainsi de la non réalisation de la potentialité d’être un homme : en étant pénétré ou en ayant la possibilité de pénétrer un homme, donc de le subvertir en le faisant être pénétré, l’homosexuel ne réalise pas son devoir social, à savoir la prise de possession de la femme dans l’hétérosexualité (2016). En conclusion, l’homophobie change radicalement le rapport à l’intimité ainsi qu’à l’espace public des hommes homosexuels par la honte de ne pas être un homme, au sens hégémonique du terme, ainsi que la honte de son propre désir par exemple. Ce point est donc important pour la suite.

2. Illustrer l’incorporation de l’homosexualité par la sexualité : les hommes trans, des homosexuels comme les autres 

A la recherche d’une identité homosexuelle

     Maintenant qu’il est établi que l’homosexualité et l’homophobie sont des phénomènes pouvant être appréhendés par la sociologie, il s’agit de dresser ce que M. Mazur appelle “le contenu social” de l’homosexualité (2016), à savoir les traits communs de l’expérience de l’homosexualité par les homosexuels (cis). Il est nécessaire d’expliciter certaines expressions dans un premier temps. Lorsqu’on traite du contenu social de l’homosexualité, c’est à dire l’expérience sociale de l’homosexualité commune à tous les homosexuels, qu’ils fréquentent activement ces milieux gays ou non. L’identité homosexuelle dans son entièreté ne nous intéresse pas ici puisque tout n’entre pas en rapport direct avec les thèmes du corps et de l’expérience du genre, nécessaires à l’appréhension des questions induites de l’inclusion des hommes trans dans les espaces gays. Ici, nous traitons donc du conditionnement par l’homophobie mais également des sujets qui font peur aux foules : le sexe et le corps. Dans son mémoire, M.Mazur propose d’appréhender le contenu social de l’homosexualité par plusieurs expériences de l’homophobie telles que le coming-out, la honte et le sexe. Les deux premiers points seront traités plus tard et ont une importance similaire. Le sexe, sujet qui fait frémir toute la communauté, illustrera le processus d’identification à l’homosexualité et son incorporation par les individus puisqu’il semble moins évident.

Il est enfin important de préciser qu’une identité et les références culturelles qui lui sont associées peut se décliner de différentes façon. Si les homosexuels partagent un vécu commun, celui-ci investit différentes formes en fonction du rapport à la masculinité des individus par exemple : concrètement, les homosexuels efféminés n’expérimenteront pas le regard d’autrui de la même manière et subissent un déclassement social plus fort du fait de la revendication d’une féminité qui est dévalorisée par la société. Lorsque l’on traite du sexe, il s’agit également de ne pas présenter les homosexuels comme un groupe aux pratiques sexuelles homogènes puisque tous ont des goûts et des rôles différents lors des rapports. Cependant, tout comme les hommes cis, les hommes trans divergent également dans leur rapport au corps, au désir, et dans leurs pratiques. Ici, il ne sera donc pas question d’appréhender comment le contenu social de l’homosexualité forgeant le vécu des individus se décline selon leurs spécificités mais d’adresser le problème d’une façon générale et théorique afin de capturer les points essentiels de l’expérience de l’homosexualité, quelque soit le rapport des individus à leur homosexualité et la façon de revendiquer ou non celle-ci. 

Devenir homosexuel

        Afin de comprendre comment les hommes (cis) vivent leur homosexualité, il est nécessaire de s’intéresser à l’aspect interne du processus d’identification. La suite de ce texte utilise l’approche interactionniste de la sociologie pour décrire comment les individus se conforment ou non à leur identité sociale: elle se situe ainsi à l’échelle “micro”, celle des individus. Cependant, cette approche sociologique n’est pas incompatible avec des analyses plus systémiques des rapports sociaux et de l’homosexualité comme il a été développé plus haut : il s’agit simplement d’analyser comment les sujet font sens du social qui leur pré-existe. En interrogeant la façon dont l’individu se construit, elle permet de saisir les affects, nécessaires à la prise en compte du vécu intime de l’homosexualité qui nous intéresse ici puisque c’est ce vécu qui semble poser problème auprès de certains hommes cis dans la reconnaissance de l’homosexualité des hommes trans’ comme expérience aussi légitime que la leur. Comme développé précédemment, les individus sont donc froidement catégorisés par la société qui leur assigne alors une identité et les conséquences de celle-ci. Quel impact cette assignation d’une identité sociale a sur les individus ? Le courant de l’interactionnisme symbolique a développé une théorie de l’identité sur la base de l’interaction sociale. Selon E. Goffman, l’individu se construit notamment à partir de la gêne issue de la différence entre l’identité individuelle de l’acteur et des attentes d’autrui : si l’identité sociale renvoyée par l’individu, directement issue de son identité individuelle, n’est pas conforme aux attentes de l’autre, cela créé de la gêne et l’individu perd la face (1973a, 1973b, 1974). Qu’il rejette ou accepte le regard d’autrui, il se doit de modifier son identité pour qu’elle soit conforme à ces attentes ou qu’elle s’y oppose radicalement. En transposant ce schéma à l’homosexualité, on en vient à se demander : comment devient-on homosexuel, auprès de ses pairs et aux yeux des hétérosexuels?

         Comme décrit précédemment, le processus d’identification conduit les individus à calquer des discours pré-construits sur leurs sentiments et désirs personnels. L’identification à une groupe produit ainsi une acculturation à la culture de celui-ci puisqu’il s’agit d’être reconnu par les membres de ce groupe et, ainsi, de correspondre à leurs attentes (Jenkins, 2008). Ainsi, la socialisation homosexuelle est conduite d’une manière bien spécifique selon les groupes fréquentés. Celle-ci est différente selon l’environnement familial, militant, la société dans laquelle la personne évolue… L’identification à l’homosexualité est d’autant plus importante pour l’individu car elle se construit contre un discours hétérosexuel normatif. Ainsi, le sexe anal est décrit par différents chercheurs en homosexualité tels que R. Mendès-Leite comme “rite initatique” (2009). En effet, bien que tous les homosexuels ne pratiquent pas celui-ci, il demeure une partie importante de l’apprentissage du contenu social de l’homosexualité. Il n’est pas question ici de mesurer son importance par la fréquence de sa pratique par exemple mais de saisir son appréhension par les hommes homosexuels : quelles sont leurs peurs ? quelle est la place qu’ils lui attribuent dans leur sexualité ? où apprennent-ils sa pratique : sur internet, auprès de leurs pairs, de leurs partenaires intimes ? Le sexe anal est raccroché à la sexualité homosexuelle par le discours homophobe : hyper-sexualisation, péché… discours alors repris par les militants homosexuels qui construisent l’identité homosexuelle en s’y opposant et en investissant l’injure et ces pratiques culturelles dévalorisées (Mazur, 2016). Les pratiques sexuelles attribuées au discours homosexuel, et notamment le sexe anal et ce qu’il implique (spoiler pour la suite : le pénis), ont une place particulière dans l’imaginaire homosexuel et permettent d’illustrer l’incorporation des discours produisant la sexualité par les individus lors de leur identification à l’homosexualité et, ainsi, leur “carrière” d’homosexuel, pour citer H. Becker.

Les hommes trans : des homosexuels comme les autres

          Jusqu’ici, il s’agissait de raconter comment la sexualité homosexuelle pouvait être appréhendée par les sociologues et philosophes. Les personnes trans ne courant pas les rues, il est logique que l’identité homosexuelle forgée par les militants et espaces gays ainsi que par le discours hétérosexuel se focalise sur une identité et des pratiques homosexuelles centrées sur le corps dit cis, bien que cette idée puisse être remise en question dans la prochaine partie. 

Il n’y a pas de raison réelle pour laquelle les hommes trans ne pourraient pas vivre de la même façon que les hommes cis le processus d’identification à l’homosexualité. En prenant l’exemple du sexe anal, un argument contre ce fait pourrait être leur connaissance préalable de cette pratique dans la sexualité hétérosexuelle. Premièrement, tous les hommes cis ne débutent pas leur sexualité dans l’homosexualité non plus. En quoi seraient-ils moins homosexuels que les autres? Le “rite initiatique” est respecté car il n’est pas pratiqué de la même façon avec une femme qu’avec un homme car l’appartenance à une classe sociale de sexe façonne l’expérience du sexe (Godelier, 2001). Ainsi, les hommes cis apprennent les codes de la sexualité homosexuelle, incorporent de nouvelles pratiques et un nouveau rapport à leur corps et à celui d’autrui lors de la fréquentation de leurs pairs dans les espaces virtuels ou physiques. Pourquoi n’en serait-il pas de même chez les hommes trans? Il serait possible de répondre que les hommes cis ayant eu des relations hétérosexuelles ont relationné avec des femmes et non avec des hommes comme cela a pu être le cas avec les hommes trans. En quoi ces rapports avec les hommes hétérosexuels et les hommes homosexuels seraient différents? Encore une fois, le sexe, comme développé précédemment, aussi corporel et inné qu’il puisse paraître, revêt des significations culturelles et on ne couche pas de la même façon avec un homme hétérosexuel qu’avec un homme homosexuel car les attentes du partenaire sont différentes (Godelier, 2001). Ainsi, les hommes trans doivent également ré-apprendre la sexualité sous le prisme de l’homosexualité : on a peur de mal faire, de ne pas être dans les codes habituels de la sexualité, et on ré-apprend tout. Les anecdotes n’ont pas de valeur scientifique, mais croyez les hommes trans homosexuels : la sortie de l’hétérosexualité est libératrice et il serait insensé de mettre nos relations passées avec des hommes hétérosexuels sur le même plan que les relations que nous construisons avec les hommes homosexuels suite à nos transitions. La réciprocité et la symétrie n’existent pas sous l’hétérosexualité. Ainsi, la vie passée n’a pas de réelle incidence sur le processus d’identification et d’incorporation. Le but de cette partie était de montrer comment les hommes trans’ effectuent les rites initiatiques d’identification à l’homosexualité et l’intégration des codes homosexuels de la même façon que les hommes cis. Elle s’est concentrée sur le sexe, pratique corporelle dont l’aspect culturel est beaucoup moins évident que d’autres codes de la culture homosexuelle telle que les éléments de langage. En revanche, une question n’est toujours pas résolue : pour “devenir” homosexuel et apprendre par l’interaction avec ses pairs, il faut tout d’abord être perçu comme tel. 

3. La question qui fâche : le corps trans et le désir homosexuel

Le problème de la théorie queer et des “mecs à vagin”

         Nous y voilà : les hommes trans rentrent-ils dans l’objet du désir homosexuel si celui-ci est avant tout construit autour du corps dit masculin du fait de la naturalisation du désir et de son objet, à savoir le sexe phallique ?

Il y a plusieurs choses à dire sur le corps des hommes trans. Premièrement, il est difficile de déconstruire le discours du “mec à vagin” diffusé massivement dans les espaces queers. Produire un discours qui dissocie la masculinité des homme trans de leur génitalité revient à inscrire ceux-ci dans une position d’hybridité entre la masculinité et la féminité : des hommes, mais qui n’en seront jamais réellement un car ils ont un vagin. Ce discours doit également être discuté du point de vue de l’essentialisation des pratiques sexuelles. Aux parties génitales sont associées des pratiques sexuelles spécifiques : dans le discours qui produit la sexualité, le pénis est fait pour pénétrer, le vagin est fait pour recevoir, et à ces rôles sont associés de façon plus large des attitudes sexuelles telles que la domination ou la soumission dans le rapport sexuel. Avoir un rapport sexuel avec un “homme à vagin” c’est alors avoir un rapport hétérosexuel comme on ferait avec une femme. En plus d’être sexiste, cette essentialisation des comportements sexuels reprise par les discours queers justifie sans le vouloir l’exclusion des hommes trans des espaces gays puisqu’il est logique que les hommes gays ne souhaitent pas avoir de rapports sexuels avec une femme, ou du moins ce qu’il en reste. C’est ainsi qu’émerge le discours de la protection des “préférences génitales” sacralisées puisque perçues comme profondément intimes et personnelles bien qu’il soit évident que, puisque nous vivons dans une société et que l’objet de notre désir est construit, les préférences génitales ou sexuelles ne sont pas issues de nos esprits individuels mais bien de la société (transphobe). Une réponse souvent apportée au discours sur les préférences génitales et aux formulations telles que “je ne coucherai jamais avec une personne trans” est que les personnes trans ne sont pas un groupe homogènes. Véridique. Dans le cas des hommes trans qui transitionnent socialement de la classe sociale des femmes vers la classe sociale des hommes, certains effectuent une transition hormonale, d’autres ont recours aux chirurgies : mammectomie, phallopastie, métoidoplastie (fabrication d’un – petit – pénis à partir du “dicklit” qui est le clitoris augmenté de quelques millimètres à quelques centimètres par la prise de testostérone)… L’expérience corporelle de la transidentité varie selon les individus. Si critiquer l’appréhension des hommes trans comme un groupe homogène et stéréotypé est une réponse permettant d’éviter certains discours sur les préférences génitales et de rappeler que nos corps ne sont pas des expériences mystiques à brandir à tout bout de champ dans l’espace public, elle ne règle cependant pas le problème des hommes trans qui n’ont pas recours à ces opérations. Il serait en effet malhonnête d’affirmer que tous ont les moyens ou l’envie d’y accéder. Ainsi, il s’agit de proposer un discours alternatif aux “mecs à chatte” ou aux réponses évasives sur la réalité de nos corps pour adresser la gêne ou les réticences des homosexuels cis à nos considérer comme des hommes à part entière.

Intégrer les hommes trans au désir homosexuel

         Au delà des formulations douteuses sur nos existences, la théorie queer a fait de la transidentité, dans l’imaginaire collectif de la communauté LGBTI, une expérience entièrement subversive des rôles de genre et de l’assignation à un sexe à la naissance. La transition est considérée comme une “révolution micro-politique” par certain-e-s théoricien-ne-s queer tels que P. Preciado (2008). Il est vrai que changer de classe sociale de sexe n’est pas anodin puisque cela remet en question leur pré-supposé biologique et immuable, mais faire des personnes trans des token révolutionnaire a tendance à placer les placer en dehors de ces catégories. Bien pratique lorsque certains et certaines souhaitent queeriser l’hétérosexualité, dangereux pour d’autres comme les hommes trans gay. En effet, nous refuser le label de l’homosexualité, c’est nous ramener de force vers l’hétérosexualité que l’on a fuit. D’ailleurs, différent-e-s sociologues tels que V. Namaste et E. Beaubatie ont démontré que les transitions avaient une réalité matérielle et que l’inclusion à la nouvelle classe sociale de sexe était réelle, voire sans limite dans le cas des femmes trans notamment (Namaste, 2011 ; Beaubatie, 2017). Il est évident que l’ascension sociale en terme de classes sociales de sexe est plus délicate à approcher que la mobilité descendante, et les hommes trans’ ont des subjectivités individuelles qui leur sont propres quant à la masculinité q’ils investissent. Cependant, les hommes trans, en changeant d’identité sociale et en suivant le processus d’identification et de son impact sur l’identité individuelle décrit précédemment, changent leur façon de se percevoir eux-mêmes (cliquez ici pour l’article qui reprend ces travaux). Devenir socialement un homme, c’est être contraint de répondre aux attentes d’autrui, et l’intégration de ces nouvelles normes s’illustre notamment à travers l’incorporation de celles-ci : changement de posture, d’élocution… de façon d’interagir avec les autres donc, en public ou en privé. Pour faire simple : on ne couche pas de la même façon avec une femme qu’avec un homme (trans). De ce fait, en plus de l’incorporation de cette nouvelle identité et du changement de pratiques sexuelles, il s’agit également de repenser l’intégration du corps trans dans l’objet du désir homosexuel. Si celui-ci est naturalisé, son objet aussi. Il est bon de s’interroger : est-ce le sexe phallique qui fait naître le désir homosexuel? Répondre par l’affirmative serait gage de mauvaise foi. L’objet du désir homosexuel n’est pas le sacro saint-phallus mais la masculinité. Il est évident que les organes génitaux peuvent faire partie de celle-ci, mais ils ne sont pas suffisants et c’est dans ce cadre que n’importe quel homme trans, quelque soit son parcours de transition, rentre dans ce désir. En transitionnant, ils adoptent en effet des pratiques corporelles masculines. Sous testostérone, le corps change : répartition des graisses et des muscles, voix qui devient plus grave, pilosité, odeur corporelles… A partir de tout cela, il est plus qu’évident que les hommes trans rentrent dans le carcan de la masculinité. Ainsi, les homme trans rentrent dans l’objet du désir homosexuel tant par leur incorporation de le masculinité et l’effet de cela sur leurs pratiques. Quelque soit la pratique sexuelle envisagée (même la pénétration vaginale perçue comme traditionnellement hétérosexuelle), il n’y a rien d’hétérosexuel dans le fait de coucher avec un homme trans. Ce qui définit l’acte sexuel, ce n’est pas la pratique en soi mais ce qui l’entoure : les interactions associées, la communication, les attentes…

4. La honte et le coming-out : d’autres exemples de la structuration de l’intimité des homosexuels cis et trans par l’homophobie

         En dernier lieu, ce texte vise à identifier comment les hommes trans expérimentent l’homophobie de la même façon que les hommes cis et comment celle-ci façonne leur intimité et leur rapport à soi. Précédemment, l’expérience homosexuelle a été abordée sous le prisme des rapports sexuels. Il s’agit maintenant de traiter de d’autres faits récurrents dans le vécu des hommes homosexuels participant à la création d’une identité qui leur est propre.

De la honte de soi

         Il est évident que les hommes trans vivent l’homophobie dans la rue, en tenant la main de leur compagnon, en souhaitant se marier, en souhaitant adopter. Mais celle-ci construit également leur intimité, au même triste qu’elle construit celle des hommes cis. Plus haut, en définissant le contenu social de l’homosexualité et en expliquant les racines de l’homophobie, il a était question de la non-réalisation de sa potentialité d’homme par les hommes homosexuels : en quittant l’hétérosexualité, ils sont déclassés de la masculinité hégémonique et se classent dans les masculinités subalternes (Connell, 1995).  Ce déclassement produit un sentiment : la honte de pas être un homme à part entière et de ne pas endosser correctement son rôle social. Cette honte de soi est par ailleurs réinvestie par les milieux militants homosexuels qui cultivent la réappropriation de cette féminité qui leur a été assignée du fait ce leur homosexualité : la figure de la folle, la drag queen… La potentialité d’être un homme résidant dans la cissexualité et l’hétérosexualité, les hommes cis sortent de la masculinité hégémonique par le second point. Qu’en est-il des hommes trans?

          Les hommes trans rentrent également dans la classification de la masculinité subalterne. Bien qu’il soient assimilés à la classe sociale de sexe des hommes suite à leur transition, cette nouvelle appartenance est sans cesse remise en question dans la sphère privée par la transphobie (Baril, 2009). De ce fait, l’hétérosexualité permet un renforcement de leur appartenance à la masculinité. Il est d’ailleurs assez amusant de voir dans les méthodes utilisées par les hommes trans afin de se distinguer de cette nouvelle masculinité acquise la revendication d’une identité homosexuelle qui, parfois, n’est pas fondée sur les pratiques amoureuses et sexuelles réelles de ces individus (Beaubatie, 2019). Beaucoup d’hommes trans bisexuels se revendiquent ainsi gays avant tout malgré la persistence de pratiques hétérosexuelles. De ce fait, dans le cas des hommes trans homosexuels, la honte est ainsi double puisqu’ils se voient refuser l’accès à la masculinité du fait de leur transidentité et du fait de leur homosexualité. Cette honte est par ailleurs développée par la vidéaste et philosophe ContraPoints dans sa vidéo Shame dans laquelle elle s’intéresse plus spécifiquement à l’expérience des femmes trans lesbiennes. Elle développe notamment la honte d’être en relation avec une autre personne trans. En effet, relationner avec une personne cis rattache à une certaine forme de normalité : nous sommes acceptés par les personnes cis qui, en relationnant avec nous de façon intime, reconnaissent notre identité de femme ou d’homme. Au contraire, certaines personnes trans refusent de relationner avec d’autres personnes trans car celles-ci ne leur permettent pas d’affirmer leur identité sociale à travers la reconnaissance cissexuelle. Ainsi, la honte de ne pas être un homme est également connue par les hommes trans et est renforcée par la transphobie.

Le coming-out chez les hommes trans

          Une autre source du sentiment d’imposture chez les hommes trans est le coming-out. Le coming-out s’inscrit également dans un registre de références culturelles liées à l’homosexualité. Dans les productions culturelles, dans les récits extraordinaire diffusés entre les individus, il représente un réel rite de passage, une rupture biographique. En effet, l’homosexualité étant une sexualité illégitime, elle doit être énoncée car elle n’est pas présumée et car elle change profondément la façon dont les gens nous perçoivent (Mazur, 2016) puisqu’au delà de changer les modes de vie (mariage, enfants…) elle extrait l’homosexuel de la masculinité hégémonique comme décrit précédemment et change ainsi son identité sociale (Connell, 1995). Le coming-out est constant et doit se répéter à chaque création d’une nouveau cercle affectif. Son importance est variable : l’individu n’accorde pas autant d’importance à la reconnaissance familiale qu’à la reconnaissance de ses collègues par exemple. L’entourage familial semble être le public auquel il est le plus difficile de faire son coming-out car il est celui possédant les attentes les plus importantes. Il y a plusieurs points sur lesquels les hommes trans homosexuels se rapprochent de l’expérience cis du coming-out, quitte à totalement embrasser celle-ci. Premièrement, si l’homosexualité et la transidentité sont des concepts bien distincts faisant l’objet de coming-out aux enjeux bien différents, il peut être intéressant de comparer les conséquences directes de ceux-ci : rejet, incompréhension, honte de l’intimité dévoilée, violences… De plus, tous les hommes cis n’expérimentent pas le coming-out et les violences associées de la même intensité. Pour certains, cela se passe bien, et cela ne les rend pas moins homosexuels. Ainsi, dans une approche de hiérarchisation de la marginalisation, il n’est pas possible de dire que les hommes trans n’expérimentent pas la difficulté concrète du coming-out.

         Cependant, l’objet traité ici est le coming-out homosexuel. Dans le cas où l’homme trans a toujours relationné avec des hommes et est donc passé du statut de femme hétérosexuelle à homme hétérosexuel, il serait logique de penser que celui-ci n’a pas eu l’expérience du coming-out homosexuel. Premièrement, cette idée est fausse lorsqu’il s’agit de dévoiler son homosexualité aux cercles affectifs formés après la transition. Deuxièmement, cela pose également problème dans le cadre familial par exemple, auquel on attache une grande importance. En effet, dans le développement psychiatrique de la transidentité, la création de la catégorie du “transsexuel primaire”, qui est l’individu ayant conscience de sa transidentité dès le plus jeune âge, l’orientation sexuelle joue un rôle important puisque l’homosexualité est une condition d’éligibilité au diagnostic. Dans ce schéma, en changeant de sexe, la personne devient subitement hétérosexuelle et ainsi, tout rentre dans l’ordre. Bien que ces conditions aient été assouplies dans le suivi psychiatrique des personnes trans, l’hétérosexualité dans la classe sociale de sexe d’arrivée demeure une condition importante du bon trans dans l’imaginaire collectif formé à la fois par les terribles productions culturelles sur la transidentité et l’homophobie. Ainsi, l’homosexualité revendiquée par les personnes trans lors de leur transition peut être un facteur d’incompréhension et de négociation de leur transidentité ou bien de leur orientation sexuelle. L’homosexualité se retrouve ainsi sur la table familiale. Enfin, dans le cas où l’homme trans n’était pas une femme hétérosexuelle mais change d’orientation sexuelle durant sa transition, et c’est un cas de figure plutôt courant comme le présente E. Beaubatie dans son travail de recherche (2017), le coming-out homosexuel demeure le même et la négociation de l’homosexualité est renforcée par la transidentité. Ainsi, il serait malhonnête d’exclure les hommes trans du contenu social de l’homosexualité sur la base de l’expérience du coming-out, tout d’abord parce que tous les hommes cis ne l’expérimentent pas de la même façon et qu’il ne fonde donc pas l’entièreté de l’expérience de l’homosexualité, et parce qu’il demeure une réalité pour les hommes trans.

Conclusion

        Ce texte a eu pour but de présenter comment les hommes trans partagent une expérience similaire du contenu social de l’homosexualité à travers les exemples de la honte, de l’homophobie et du coming-out, ainsi que de démontrer comment il est possible de les inclure dans l’objet du désir homosexuel, ce dernier point posant plus de problèmes que les autres. On aurait pu aller plus loin en traitant de la transmission de ces apprentissages aux autres homosexuels en début de “carrière”, car oui, nous n’existons pas seulement en tant qu’objets en construction et sommes également capable de transmettre (même aux cis!) ce que nous avons acquis. Il est maintenant possible de s’interroger sur la question de l’inclusion des hommes trans dans les discours militants produisant la sexualité homosexuelle et notamment sur les façons dont ce discours doit traiter du corps trans. Un indice : pas de discours sur les “mecs à chatte”. Les hommes trans ne sont pas des cautions ou des outils de travail pour interroger la sexualité homosexuelle. Les spécificités de nos corps ne doivent pas être le point de départ de la remise en question de certaines dynamiques hétérosexuelles présentes dans les rapports gays, comme la typologie actif / passif par exemple. Premièrement, parce que nous sommes des hommes et que cela nous rend capable de reproduire ces mêmes schémas, bien qu’une telle considération ne doit pas écarter certaines réalités telles que les taux plus important de violences vécus par les hommes trans au sein des couples gays que leurs pairs cis. Ensuite, parce que les militants homosexuels doivent s’intéresser aux discours féministes qui questionnent depuis longtemps le rôle de la misogynie dans la construction des espaces et rapports homosexuels. Enfin, il n’a jamais été question de changer radicalement l’identité homosexuelle et ses symboles liés à la corporalité tels que le sexe anal ou le sexe phallique puisque ceux-ci font partie intégrante de l’expérience homosexuelle trans. Espérer plus de compréhensions de nos spécificités de la part des homosexuels cis ne s’inscrit que dans la lutte contre la transphobie et la lutte féministe.

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